richard pinhas press

Inreview: Le Revenant
Website: Frank Ernould
Writer: Frank Ernould

Riard Pinhas, guitariste et synthésiste, a connu son heure de gloire avec son groupe Heldon puis en solo à la fin des années 70. Qu'elle explore les possibilités des Moog ("Chronolyse", 1976) ou qu'elle lorgne vers la dance music ("L'Ethique", 1982), son oeuvre a toujours été marquée par une fascination pour la science-fiction : la pochette d'"East/West" a été dessinée par Philippe Druillet, la face 2 de l'album "Chronolyse" s'appelle "Paul Atréides" en hommage au héros du célèbre roman de Frank Herbert, "Dune". Dans "East/West", publié en 1980 chez CBS, il utilise en pionnier les premiers E-Mu et PPG et fait intervenir au Vocoder sur deux versions d'un même titre son ami Norman Spinrad, écrivain de science-fiction. Spinrad, pourtant persuadé au départ de son non-talent de chanteur, fut particulièrement troublé par l'expérience musicale d'entendre sa voix traitée en temps réel par un Vocoder, et de jouer à son tour avec sa voix de façon à manipuler l'appareil : une double transformation, en quelque sorte, un chanteur virtuel bien avant que ce mot ne soit à la mode. Il devait longtemps ruminer et réfléchir sur cette expérience, et celle-ci fut le point de départ d'un très grand roman de science-fiction, "Rock Machine", écrit en 1985, donc aux débuts du MIDI et de la synthèse d'images, qui décrit la synthèse musicale et vidéo d'une chanteuse de rock "parfaite". Pendant ce temps, Richard Pinhas décide, lui, de mettre en veilleuse sa carrière discographique.

Ce n'est qu'en 1994 qu'il se décide enfin, en compagnie de John Livengood (déjà entendu dans "Zeff" de Didier Malherbe, oò il était crédité du digital processing et du mastering, et qui prépare son propre album solo), à sortir chez Tangram un nouvel album, "Cyborg Sally", du nom de la créature virtuelle du roman "Rock Machine". Comme quatorze ans plus tôt, c'est Norman Spinrad qu'on entend chanter, mais cette fois les textes sont ceux des chansons de son roman. Encore des clins d'oeil à la science-fiction dans les titres du CD (multiples références au roman "Hypérion" de Dan Simmons), à Gilles Deleuze, et même à Wagner, à qui Richard Pinhas a emprunté les quatre notes fondatrices de Parsifal : comme un certain Klaus Schulze, serait-il fasciné par le compositeur allemand d'opéras ? Enregistré en grande partie dans le home studio (appelé "Heldon" cela va de soi) de Pinhas, l'album fait la part belle aux technologies numériques. Signalons au passage qu'un Vocoder a été fourni par David Korn himself...

Nous sommes allés interviewer Richard Pinhas pendant le soundcheck de son concert du 9 Novembre 1994 au Passage du Nord-Ouest, à Paris.

On n'avait plus entendu parler de toi depuis bien longtemps...
Depuis 1984, en fait. Entre 83 et 90, j'ai fait beaucoup de philo, pour mon approfondissement personnel : j'allais écouter les cours de Gilles Deleuze jusqu'à la fin, en 88 (j'avais utilisé sa voix sur mon album "L'Ethique", sorti en 1982), je voulais écrire un bouquin sur Nietzsche... Et je trouvais que cet état d'esprit se mariait bien avec le ski, le parapente... Du coup, je passais la moitié de l'année à la montagne, pour me consacrer aux sports aériens ! J'avais décidé d'arrêter la musique, en fait.

Pour quelle raison ?
Parce que je n'avais plus rien à dire musicalement. J'avais l'impression de ne plus rien créer de neuf, que si je sortais quelque chose, ce serait une répétition des albums précédents. Du coup les ventes des disques ont chuté, puis cessé. Elles ont repris en 1990 à l'occasion des rééditions CD en Europe, aux USA, et au Japon oò je suis également connu. Je pensais ne plus faire de musique : plus de guitare, plus rien... Et puis en fait, la réédition des 7 albums d'Heldon et de mes 7 albums solo en CD a connu un accueil positif, j'ai eu des retours qui m'ont fait plaisir sur mes disques passés, et je me suis remis au travail. L'album "Cyborg Sally" est le fruit d'une collaboration de deux ans avec John Livengood.

Comment avais-tu commencé ta carrière musicale ?
Mon premier groupe, à la fin des années 60, s'appelait Blues Convention, avec Klaus Blasquiz au chant (bien avant Magma), et a duré deux ans et demi. Un autre groupe appelé Schizo a suivi, qui a enregistré deux ou trois 45 tours, et Heldon est né en 1973. Le premier disque, "Electronic Guerilla", que j'ai sorti sur mon propre label, Disjuncta, était complètement analogique : EMS VCS3 et guitares. Parallèlement, j'ai commencé une carrière solo, dont le premier fruit a été le disque "Chronolyse", sorti en 1976. De manière générale, j'enregistrais mes albums solo à la maison, alors que ceux d'Heldon étaient enregistrés en studio, avec plusieurs autres musiciens, basse, batterie... un peu dans l'esprit de la musique de chambre.

Pourtant, tu n'es pas seul sur la seconde face de "Chronolyse" !
La première face consiste en une suite d'improvisations au Moog, enregistrées live sur un Revox, et la seconde comporte un long morceau que j'avais enregistré seul au départ, et sur lequel Didier Batard à la basse (qui joue aussi sur "Cyborg Sally") et François Auger, un fabuleux batteur, sont venus jouer à la maison. A partir de 1976 justement, et de "Rêves sans conséquences", un noyau fixe s'était constitué dans Heldon, avec Patrick Gauthier (claviers) et François Auger, et comme nous avions le studio Davout à disposition, nous allions enregistrer là-bas. Moi, parallèlement, j'avais installé mon studio particulier de synthés à Davout, entre 76 et 81, en échange de quoi j'avais le droit d'enregistrer tout ce que je voulais. Je faisais rarement des séances : je préparais les sons, et je travaillais principalement pour moi. Faire le mercenaire n'est pas un but en soi. Après 81, j'ai refait mon studio personnel, et je suis allé enregistrer pas mal chez Ramsès pour "IceLand", "East/West" ou "L'Ethique" notamment. Le cercle des musiciens qui intervenaient sur mes albums solo s'est ainsi élargi : par exemple Eric Serra est venu jouer sur "DWW", en 1983.

Tu as toujours eu une passion pour la science-fiction ?
Toujours... Le thème de ma thèse de philo était : "L'Inconscient et Science-Fiction", sur le rapport entre la schizoanalyse et la science-fiction. Les principaux auteurs que je citais étaient Frank Herbert, bien sûr, mais aussi K. Dick et Spinrad, dont j'ai repris le nom d'un personnage, Heldon ! En 1973, j'ai rencontré Spinrad à Los Angeles, il m'a présenté à Philip K. Dick, que j'ai interviewé pour "Actuel". A partir de là, nous avons lié amitié, Spinrad est venu me donner un coup de main en 1980 sur "East/West", et il est venu par la suite vivre à Paris, je le vois donc très régulièrement.

Jusqu'en 1983, ce que je faisais marchait pas mal : 19000 exemplaires du premier Heldon, en disque noir, pour la France, et une dizaine de milliers en moyenne pour les autres. Et les rééditions CD se vendent assez bien (entre 2 et 6000 exemplaires par continent).

Depuis quand as-tu un studio chez toi ?
En 197O-71, j'ai eu les premiers synthés. Nous n'étions pas beaucoup sur la place de Paris à en posséder : Celmar Engel, Georges Rodi, et c'est tout. Les synthés ne se sont répandus que plus tard, vers 75-76, et j'étais déjà dans Heldon à l'époque. A part les groupes allemands de l'époque, que je n'ai découverts pour ma part que plus tard grâce à Bizot (rédac-chef d'Actuel, NDR), après le troisième Heldon, peu de gens utilisaient les synthés, et c'est ce que faisait Brian Eno avec Robert Fripp qui m'a le plus marqué. Curieusement, le premier Heldon et le premier Eno sont sortis en 73 à quelques mois d'intervalle. J'aime bien Kraftwerk, bien que ce soit assez loin de ce que je fais, mais en fait, s'il existe des influences préconscientes ou inconscientes, elles sont plutôt du côté d'Eno.

J'ai eu mon studio chez moi jusqu'en 76, puis je suis allé m'installer à Davout jusqu'en 81. Tout mon matériel était là-bas, c'est là que j'ai eu l'E-Mu, matériel rarissime à l'époque. Il est maintenant chez Angel Freddy, LE plus grand collectionneur de synthés de Paris, à côté duquel Korn et Baruchi ne sont que des amateurs !...

Maintenant, je travaille chez moi, en faisant venir un 3324 quand j'en ai besoin. J'ai revendu la plupart de mes synthés en 1987, mais j'y ai accès quand je désire en utiliser un. J'ai gardé quelques synthés analogiques (Prophet X, Oberheim, MiniMoog) et un WS que j'aime beaucoup. Au lieu d'avoir un empilage de 25 MiniMoog comme on faisait avant, même sous forme modulaire, je fais mes sons un par un, ce n'est pas un problème. J'ai suivi l'évolution des synthés depuis le début, j'ai une certaine habitude donc... En 73, j'ai échangé le label que j'avais créé contre un Moog 3P d'occasion, qui était celui de McCartney. C'est là que j'ai commencé à travailler sur le Moog, et j'ai eu deux 55 par la suite. Je sais donc à peu près comment se crée un son...

Quels sont tes synthés favoris, toutes catégories confondues ?
Pour moi, la base des synthés, c'est le MiniMoog. J'aime beaucoup l'E-Mu, et le seul synthé numérique qui me plaise est le WS. Même le Yamaha VL-1 ne m'attire pas, je n'aime pas les appareils qui imposent quelque chose de préconstruit, qui te laissent un champ très fermé. Je préfère bidouiller mes sons moi-même, je peux passer des mois sur un son.

Pour "Cyborg Sally", 90% des sons de l'album sont des sons de guitare digitalisés et trafiqués numériquement. J'ai essayé de faire avec des synthèses digitales ce que j'essayais de faire auparavant avec l'analogique, créer une musique qui colle avec, qui soit vraiment constituée de toutes pièces : construire les sons un par un, les voix par couches, ce qui a pris des mois. C'est ce qui explique le son très particulier de l'album, qu'on aime ou pas... Avec John Livengood, nous passés par des programmes de type Digidesign, comme le DINR pour faire distordre les sons, le Sound Hack pour arriver à des sons invraisemblables à partir de la guitare, qui n'est pas une guitare MIDI, mais une guitare toute simple et retravaillée.

Quel est le synthé qu'on entend sur "Hypérion" ?
C'est une guitare ! Une Gibson 345 stéréo, dont le son a été complètement démoli, démolécularisé, avec des tonnes de retards et des Sample Rate Conversions.

Le livre de Norman Spinrad, "Rock Machine", est sorti en 1988 en France : le projet a mûri depuis tout ce temps ?
Non, les choses ne se sont pas passées come ça. Nous avons commencé à travailler sur l'album en Septembre 1992, et nous l'avons fini en Mai 94. Je m'étais toujours dit que si je refaisais un album, Norman en écrirait les paroles. On se voit très souvent, c'est une collaboration continue entre nous. Plutôt que d'écrire de nouveaux textes, nous avons décidé d'un commun accord d'utiliser ceux, superbes, que chante Cyborg Sally dans le bouquin. Et une fois la chanson enregistrée, par Norman d'ailleurs, on s'est dit qu'on allait appeler l'album comme ça. Le projet n'était pas au départ de s'inspirer du livre ou d'en donner un équivalent sonore : c'est seulement sur la fin que le titre s'est imposé à nous. La version de "Cyborg Sally" chantée par David Danger sortira en single dans un mois ou deux.

D'oò vient le choix du studio Duson, plus spécialisé dans la vidéo, pour mixer quelques titres ?
J'avais connu Laurent Peyron, actuel responsable de ce studio, comme assistant au studio Ramsès au moment de "L'Ethique" et d'"East/West", oò il avait assuré la plupart de nos séances. J'aime beaucoup ce qu'il fait, et nous sommes allés rajouter des batteries, des guitares, et surtout mixer certains titres comme "Cyborg Sally" ou "Nuke" à Duson. Nous avons recopié les pistes de ProTools sur bande, enregistré, puis mixé. Aucune machine spécifique n'était requise...

Quelle a été la répartition des instruments sur l'album ?
On s'est partagé les claviers avec John, et les synthèses numériques. J'ai fait les guitares en plus. Sur scène, par contre, je ne joue que de la guitare. Je pense que le travail à la guitare, quand il est bien fait, est très prenant, et d'autre part, j'ai une guitare-synthé (non MIDI) Roland GR 300, et j'ai pensé que c'était bien de répartir les rôles. Pour l'enregistrement, nous avons vraiment conçu et retravaillé tous les sons ensemble.

Pour le concert de ce soir, certaines parties sont construites, d'autres laissées libres pour le solo, et John s'occupe de la gestion de toute la partie ProTools plus la basse qui est faite à partir d'un Wave Waldorf. Il a une SampleCell pour tout ce qui est bruitages, masses sonores, etc. Il reste en permanence libre de ce qu'il veut faire, il construit le morceau à partir d'éléments de base enregistrés : quatre pistes de ProTools, X voies de SampleCell, selon les morceaux, et la basse en plus, plus la guitare et la batterie, jouée par Antoine Paganotti, le fils de Bernard, qui viendra avec nous j'espère pour certains concerts : il n'était malheureusement pas libre ce soir. Spinrad aurait dû monter sur scène, mais on n'a pas eu le temps de mettre ça au point.

Projettes-tu d'enregistrer un nouveau disque ?
Je le commence en Janvier, j'ai déjà trente minutes bien avancées. Je quitte ce principe de synthèse numérique, je serai tout seul, il comportera beaucoup plus de basse-batterie, plus de morceaux chantés, et nous jouerons ce soir trois morceaux de ce prochain album, dont le premier et le dernier. Il sortira après Janvier 1996, et son titre serait "De l'Un et du Multiple".

Tu n'as jamais été tenté par la musique de film ?
Il n'y a pas beaucoup de films intéressants qui se font ici, en France, et les Américains ont déjà ce qu'il leur faut : ils ne m'ont pas demandé de leur faire "Blade Runner"... Cela dit, dès que Norman fera un film, il n'y aura aucun problème ! Ce serait un des rares bons films de science-fiction français...

LE DISQUE
Quinzième album de Richard Pinhas après un long silence de dix ans, "Cyborg Sally" rassure et surprend à la fois. L'introduction de l'album, "Hypérion", rappelle des timbres synthétiques familiers. Par contre, le titre éponyme nous emmène ailleurs, dans des synthèses numériques que Pinhas n'avait jamais pu explorer jusqu'ici. Le Brian Eno de "Nerve Net" ou le Robert Fripp et ses Frippertronics ne sont parfois pas loin. Couches de sons superposées, saturations diverses, rythmiques à la dynamique écrasée, voix distordues, guitares et synthés se mêlent en strates sonores. Les éléments proviennent du rock, de la techno, de la rave (tempos généralement ralentis, décomposés), voire de la musique électroacoustique. Pourtant leur assemblage est entièrement original, inouï au sens propre du terme. L'atmosphère des morceaux souvent longs est restée très proche de celle qui se dégage des anciens titres que Pinhas enregistrait en groupe : même impression de dilatation du temps, les sons de synthé évoluent très lentement, les guitares semblent soudées aux instruments qu'elles dominent, les harmonies restent figées, mais tout bouge autour d'elles. L'album se termine par une minute de bruits numériques divers...

Norman Spinrad résume ses impressions en disant"J'ai le sentiment que d'ici cinq à dix ans , cet album sera perçu comme le point de départ de quelque chose d'absolument nouveau". Quel réalisateur assez fou (et assez riche !) osera tirer un film de "Rock Machine", dont la B.O serait "Cyborg Sally" ? Ce film serait à tout le moins le "Blade Runner" des années 90...

LE CONCERT
Richard Pinhas s'était entouré de John Livengood qui, entouré de 2 Mac FX avec ProTools et Hyperprism, d'un Waldorf, d'un SampleCell et d'un clavier maître, jouait et assemblait en temps réel des éléments et des séquences tirés de l'album, et d'Antoine Paganotti, batteur fils de son père. Richard Pinhas s'était réservé les guitares. Des projections en couleur et en haute définition de dessins informatiques et de fractales sur un écran derrière les musiciens venaient proposer un contrepoint attentif aux structures changeantes des morceaux. D'entrée, c'est le son, très compact et très fort qui surprenait : la guitare saturée sur Marshall était omniprésente, au point de masquer parfois le subtil travail des sonorités de Livengood. Paganotti, lui, défonçait méthodiquement ses fûts et ses cymbales. Et les lecteurs de Keyboards auraient peut-être reconnu David Danger qui, vêtu d'un seyant T-shirt barré du titre d'un quotidien communiste français, est venu chanter "Cyborg Sally". De manière générale, les versions concert des titres du CD étaient plus longs (une bonne dizaine de minutes minimum), ce qui contribuait à créer un climat hypnotique, une impression d'extemporalité. Ce qu'on perdait en précision du son, on le regagnait en atmosphère, et les répétitions lancinantes de certaines séquences évoquaient par moments un Terry Riley rock. Les nouveaux titres joués en avant-première sont de la même veine que ceux du récent album. Après presque deux heures, on sort persuadé d'avoir assisté à une performance rare, à un concert qui marque, malgré les imperfections passagères des intéressantes vidéoprojections. A quand une vidéo de "Cyborg Sally" ?

latest releases

Reverse
reverse
released january 2017
bureau b
more

 
Process And Reality
process and reality (w/tatsuya yosihda & masami akitra)
released september 2016
cuneiform records
more

 
Mu
mu (w/barry cleveland)
released september 2016
cuneiform records
more