richard pinhas press

Inreview: l'ab. sévère de Maurice G. Dantec et Richard Pinhas
Website: Fête de l'Humanité
Writer: Didier Rochet

Mots croisés. Rencontre. Quoi de commun entre l'écrivain Maurice G. Dantec et le musicien Richard Pinhas ? Une ville, Québec. Et bien d'autres choses.

De Gilles Deleuze et Philippe K. Dick à Nietzsche, ces deux-là cultivent leur jardin cybernétique.

De notre envoyé spécial à Québec.

D'un côté, Maurice G. Dantec, écrivain et Montréalais d'adoption, auteur des Racines du mal, de Babylon Babies et du récent Théâtre des opérations, journal de bord, " métaphysique et polémique ", passionnant, provoc' agaçant, fulgurant donc indispensable. De l'autre Richard Pinhas, musicien, précurseur il y a vingt ans de la musique électronique et indéniablement, l'un de nos guitaristes les plus inspirés et novateurs. Pour qui connaît un peu l'ouvre de l'un et l'autre, leur attirance commune pour la pensée de Nietzsche et Gilles Deleuze ou encore pour la science-fiction de Philip K. Dick ou de Norman Spinrad, la rencontre était inévitable. Schizotrope poursuit la démarche de l'autre formation de Richard Pinhas, Heldon. Soit une approche philosophique de la matière sonore et de la musique (ou l'inverse). Sur scène, Dantec lit Deleuze, Nietzsche ou ses propres textes autour d'une trame musicale, effets de guitare, boucles, synthétiseur. Austère ? Expérimental ? à cent lieues, certes, d'une musique de divertissement. Mais un projet fascinant, unique, un objet musical. Dantec ne s'y frotte pas en néophyte. Outre que le rock et autres expériences sonores imprègnent son écriture, il sévissait déjà au début des années quatre-vingt dans Artefact, groupe éphémère sous influence Kraftwerk. Il écrivit plus tard pour No One is Innocent. Quant à la philosophie, c'est par Heldon qu'il découvrit Nietzsche à l'âge de quinze ans en écoutant Gilles Deleuze lire le Voyageur (extrait de Humain, trop humain) sur une musique de Richard Pinhas. La boucle ne cesse de se boucler en quelque sorte. Pinhas, philosophe et musicien rencontrant Dantec, cela méritait autre chose qu'un entretien " question-réponse ". D'où cet abécédaire, rebonds sur des mots, des concepts, des moments de leur création et univers communs, entre littérature, musique, philosophie. Des " définitions " qui pourraient paraître péremptoires si elles n'étaient pas portées en permanence par une bonne dose d'humour et de distance. Et évidemment de polémique. Abécédaire, une forme à laquelle en son temps et avec génie s'était plié un certain. Gilles Deleuze.

ADN et biologie : Dantec : plate-forme des prochaines grandes expériences humaines. ça ne s'oppose pas à politique. Tout est bio-politique maintenant.

Pinhas : Il est d'ailleurs étonnant de voir comment le terme bio-politique inventé par Foucault est redécouvert. Il aura fallu un cheminement de vingt - vingt-cinq ans pour que les gens s'aperçoivent d'un coup que l'un des concepts opératoires aujourd'hui, c'est celui de bio-politique.

Dantec : Foucault avait compris que le corps était le théâtre d'opérations stratégiques du capital. Le corps en tant que matériau. La société, après avoir appris aux individus à se contrôler eux-mêmes, ce fut la grande phase de la modernité, le moment où le despotisme se démocratise, s'atomise dans chaque individu, on plonge maintenant au cour du génome. Le mouvement continue mais en même temps, il se complexifie, il change, des choses nouvelles, imprévisibles apparaissent.

Pinhas : Toute la pensée politique aujourd'hui fonctionne, s'articule autour de deux notions, celle de bio-politique et de servitude volontaire.

Civilisation :
Dantec/Pinhas : Malaise.

Communisme :
Pinhas : On peut citer Nietzsche : " peinture bigarrée de ce qui a été cru ". Le projet est excellent.

Dantec : Mais en attendant, c'est du communisme réel dont il est question. On ne cesse de l'opposer au communisme des textes. ça me fait doucement rigoler. Moi, non, je tire l'échelle. J'ai vu mes parents y croire, ça m'a vacciné. Et même le modèle d'un retour, d'une reconstruction d'un communisme, au sens d'une communauté égalitaire, fraternitaire, libertaire m'inquiète beaucoup. Une aberration. Quant à la prétendue disparition de l'état. L'instinct grégaire sera toujours là.

Pinhas : Les hommes sont définitivement inégaux et ce n'est pas plus mal. Ce qui n'empêche pas de penser une société solidaire.

Dick (Philip K), écrivain. :

Pinhas : Un ami. Je l'ai rencontré à Orange County. C'est Norman Spinrad qui nous a amenés. Ils nous a pris réellement pour deux agents du KGB.

Dantec : C'est un ami aussi. Je l'ai rencontré vers l'an 3000 avant J-C au début de la civilisation égyptienne. Non, bon. Que dire ? Dick. Auteur fondamental. Point. Oublié ? C'est pire que ça. Il s'agit surtout d'un oubli typiquement moderne qui consiste à le piller sans lui rendre hommage. Il n'y a pas un film américain qui ne s'en inspire pas.

Pinhas : Il y a vingt-cinq ans, c'était un écrivain reconnu en France, inconnu aux états-Unis.

Dantec : Comme Ellroy ou même Faulkner. La plupart des écrivains américains se font d'abord une réputation en France avant d'avoir ne serait-ce qu'une bonne critique dans le New York Times.

Pinhas : La grande chance, c'est qu'en France, les écrivains ont, vis-à-vis des médias, une plus grande aura que les musiciens. Ce sont des figures. Aux états-Unis, c'est l'inverse.

Dantec : Pour les Américains, l'écrivain est un looser. " Ah, vous écrivez, vous n'avez donc pas réussi dans la finance ! "

Heldon :
Pinhas : Le nouvel album sort en novembre. Ce sera sans doute le dernier. Heldon est devenu une parenthèse de Schizotrope et on travaille sur le Schizotrope 3. Des albums pas toujours facile à trouver. Le problème des maisons de disques c'est qu'elles ne travaillent que sur de la rotation rapide. Et en France, elles considèrent que le marché est uniquement français, elles ne pensent pas pouvoir vendre à l'étranger. On ne peut pas répondre aux ratés de la machine capitaliste elle-même.

Dantec : Ce ne sont même pas des ratés. Même les cartes des machines capitalistes sont peut-être un peu fausses, dans le sens il y a de nombreuses différences. Le capitalisme techno-marchandaméricain et français sont deux variantes. Au moins, on peut constater ça : aux états-Unis, le capital fonctionne, alors qu'en France, ça fait deux siècles qu'on cherche à fabriquer une société bourgeoise capitaliste et qu'on n'y parvient toujours pas.

Littérature française contemporaine :
Dantec : En mutation.

Pinhas : On s'est questionné avec des copains, un jeu, on cherchait un écrivain né après-guerre qui soit un classique : aucun. On a cherché. Bataille ou Bonnefoy sont nés avant.

Dantec : C'est toujours pareil. Quand on dit : littérature française, on pense à une espèce de bloc, de densité qui n'existe plus. Qui aime bien châtie bien. Après Proust, Céline, on attend de la littérature française quelque chose. Le problème de la société française c'est peut-être celui d'une société qui s'est construite après 1945 sur une simulation. On ne pouvait pas dire à la France qu'elle était morte alors qu'elle l'était. Elle a eu une chance paradoxale avec de Gaulle. Un type qui l'a sauvé de l'indignité qui lui était échue : à savoir un tribunal de Nuremberg sous administration américaine en France. Alors, d'une certaine manière, la France s'est réinventée du coup de manière constante à travers la littérature. Tout ça n'a pas existé. La NRF est un peu le symbole, l'image fractale de toute la littérature française. à la fois Drieu et Aragon. Mais eux, ils sont d'avant. La question, c'est comment le roman français, surtout à partir des années soixante-dix, a repris un certain nombre de postures qui fabriquait des impostures, le roman psychologique, autobiographique, intimiste.

Nietzsche :
Pinhas : Le climax, le summum de la philosophie. Il y a trois grands moments dans l'histoire de la philosophie : les grecs, Spinoza et Nietszche.

Politique :
Dantec : à réinventer. Une anecdote. Nous somme passés dans une émission de Canal+ qui s'appelait l'Appartement. On nous a confrontés à un garçon, Patrick Devedjian, député RPR. Pour lui, aujourd'hui, faire de la politique, c'est être un syndic de copropriété, gérer les sens interdits, les crottes de chiens.

Pinhas : Quand on lui a parlé d'Aristote, de l'homme comme animal politique, il a fait semblant de ne pas comprendre. Il pensait que les Français ne connaissaient pas.

Dantec : Quand nous osions parler de grandeur, de destin, de projet politique, il nous sortait Hitler ou Staline. Quatre fois, c'est venu : " On ne peut plus faire de la politique comme ça. " Atterrant.

Québec :
Dantec : La France déterritorialisée en Amérique. " la nouvelle France " comme je l'ai lancé sur scène. Cela dit, j'ai appris que le Québec avait failli s'appeler la Laurence. Du nom de la baie. Plutôt joli. Canada vient d'un quiproquo. Un Français, qui débarquant dans une communauté, un village indien, accompagné d'un vague traducteur nul à chier, demanda où il se trouvait. On lui a répondu " Canata ". Le village. " Vous êtes au village ". Le village, il s'étend maintenant jusqu'à la Colombie-Britannique.

Religion :
Pinhas : Athéisme dur.

Dantec : Christ roi.

Rencontre :
Pinhas : Elle s'est faite par Deleuze.

Dantec : D'une certaine manière sous l'ombre tutélaire de Deleuze. Mais Deleuze était déjà mort quand on s'est rencontrés. Je ne l'ai jamais connu. Mais le projet, l'idée s'est élaborée très vite : prendre les textes de Deleuze comme fondement à la fois philosophique et verbal, sonore, poétique. Et puis on a ouvert : je lis du Nietzsche, des extraits du Théâtre des opérations, à terme, on ouvrira ça à d'autres auteurs.

Rock :
Dantec : Sans doute, grande culture et esprit de la fin du XXe siècle, une forme plus ou moins morte à l'heure où on parle mais qui a eu ses moments de gloire. Toutes les civilisations et les produits de civilisation sont mortels. Le rock a donné naissance à des choses qui elles-mêmes sont en voie de déliquescence. ça s'accélère en revanche. Les formes de la pop-culture ont une tendance, un peu comme dans Ubik (roman de Philip K. Dick. NDLR), à l'obsolescence de plus en plus rapide. Le rock a mis grosso modo une vingtaine d'années à dire tout ce qu'il avait à dire. Il a inventé d'autres formes mais qui, elles, ont mis à peine une décennie à vieillir. La machine marchande est de toute façon dans un état de domination absolue et c'est la génération rock, comme on peut l'appeler, qui va diriger le monde. Ce sont les gens de mon âge, de quarante ans ou les trentenaires attardés, qui dirigent les multinationales du disque, de la communication, du multimédia, du jeu, de la vidéo, de l'édition. La machine sociale produit des valeurs, du spectacle et on y participe. Tout livre vendu, tout disque vendu, tout mot imprimé, toute phrase passant sur les ondes amplifie de toute façon, apporte de l'eau au moulin. On n'y peut rien. C'est ça, le capitalisme marchand. Le rock aujourd'hui ne peut plus se perpétuer sur la base d'un système de rébellion contre un ordre social puisqu'il est devenu l'ordre social. On se trouve dans une phase en fait très dickienne : comment on commémore constamment un monde qui a disparu depuis une trentaine d'années. On fait semblant qu'il est toujours là, parce qu'il faut bien continuer la lutte. Je ne porte pas de jugement de valeurs. Je fais un constat. C'est notre génération qui est à la tête de l'ordre social, alors, pour le moins, on pourrait mettre un bémol sur une posture rebelle.

Schizotrope :
Pinhas : C'est une composition entre deux plans : sonore et littéraire. Faire en sorte qu'il y ait une symbiose organique entre un flux de matière sonore, un processus électronique en l'occurrence, et un flux de mots qui devient lui-même une matière sonore, comme un instrument. Des textes qui viennent de la philosophie ou de la littérature. Les deux se répondant l'un l'autre.

Science-Fiction : Dick, Spinrad, Moorcock et les autres :

Pinhas : Le monde reproduit les romans de science-fiction. Ce n'est pas qu'ils ont inspiré le monde d'aujourd'hui. Mais les gens qui dominent aujourd'hui les ont lu. Spinrad avait écrit un texte où les conseillers militaires, les dirigeants politiques s'inspiraient de textes de SF.

Dantec : Le programme stratégique de guerre des étoiles, comme je l'écris dans le Théâtre des opérations a été pondu par des gens comme Larry Niven ou Robert Heinlein. Dans les règlements internes du Pentagone, tout officier supérieur de l'armée américaine, de l'Air Force a un quota de livres de science-fiction à lire par an. Encore une fois, il y a un gouffre entre l'armée cyberspatiale du XXIe siècle, les généraux de l'Air Force qui lisent Dick, Clarke, Herbert et notre armée qui doit faire des rapports. On pourrait espérer qu'ils lisent Descartes ou Kant, mais même pas. Je doute même qu'ils connaissent Clausewitz.

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